Ford Hallam, artiste dans l’art du Tosogu et des métaux Japonais

Sous la lune, en dessous des pins

C’est l’endroit idéal pour une petite introduction avant de commencer à lire l’interview. Nous n’aborderons pas toute son histoire, cependant il est certainement utile de mentionner que Ford est actuellement le seul tosogu-shi  à temps plein qui soit traditionnellement formé, et ceci même au Japon.

Au début de l’année,il a été récompensé par un prix en or pour son tsuba dénommé « Sous la lune, en dessous des pins » (photo en haut) lors de la compétition NBSK Shinsaku. Il est le premier étranger à avoir reçu cet honneur.

 

1. Habituellement, j’interroge un peu sur le comment, le pourquoi et le quand, mais puisque vous l’avez déjà expliqué en détail ici dans votre « courte biographie je ne pense pas qu’il soit nécessaire de vous demander de recommencer à raconter la même histoire. Je vais juste vous demander comment vous êtes tombé amoureux des garnitures et des ferrures japonaises. Est-ce juste à cause des techniques et du haut niveau d’artisanat qui doivent êtres utilisés pour produire ces belles pièces d’art, ou est-ce la conception et le montage des garnitures en elles-mêmes,  le sabre japonais dans son ensemble ou toute la culture qu’il y a autour de lui ?

Quand j’ai commencé ma formation d’orfèvre, je l’ai débuté en tant qu’étudiant à l’École d’art des bijoux, et je n’étais pas particulièrement sensible à l’art japonais. Le Cap dans les années 80 n’était pas un « haut lieu » de la culture. Ce n’est que lorsque j’ai commencé mon apprentissage d’orfèvre, que j’ai pu voir un vrai tsuba. Je ne pense pas en avoir vu un même en photo auparavant. Il y avait une petite exposition de ferrures, armures, garnitures ainsi que quelques lames dans le musée d’histoire culturelle proche de mon lieu de travail, et plus d’une de mes pauses déjeunées ont été consacrées à contempler avec amour ces chefs-d’œuvre, en imaginant l’époque et les personnes qui avaient produit ces magnifiques pièces. Ces souvenirs m’inspirent encore, près de 30 ans plus tard.

J’ai tendance à m’impliquer énormément dans les choses qui captent mon intérêt, et les sabres japonais ainsi que l’artisanat qui les entoure sont rapidement devenus le centre de ma vie et les choses qui m’ont guidé et orienté dans la poursuite de la maîtrise de mon métier. Je fabriquais 8 à 9 anneaux de mariage par jour (à partir de rien) que je classais soigneusement, avec autant de précision que je le pouvais, en me disant: « un jour, tu auras à réaliser des ferrures et des garnitures pour de vrai sabres de samouraï » ce souvenir particulier me revient fréquemment à l’esprit lorsque je conçois les formes de base des fuchi et kashira.

Je suis tombé amoureux de la précision méticuleuse, de la subtilité, mais par-dessus tout de la façon dont le métal était utilisé, comme s’il s’agissait de matière organique. La texture et les couleurs semblaient être de pures formules d’alchimie. Alors que maintenant, c’est la langue que j’utilise tous les jours.

2. De l’importance de connaître l’histoire, les écoles et certains styles des forgerons et Tosogu afin de savoir quel genre de tsuba faire ou de recréer une copie d’une pièce antique (surtout si vous n’avez pas la vraie pièce authentique sous la main main).

Un katsuhira tsuba vu de près

Je pense qu’avoir de bonnes bases au sujet de l’évolution des lames est toujours utile, ainsi qu’une perception de la façon dont les lames de différentes époques expriment des sentiments différents.

Nous pouvons observer cela en termes de forme de lame, formes de Hamon et ainsi de suite. En concordance  avec l’apparence des lames, il apparait un plus large éventail de styles et de formes d’expression artistique dans les montages et les garnitures, en particulier le Tsuba, je pense donc qu’il est très important d’être conscient des caractéristiques stylistiques et esthétiques des différentes périodes de l’histoire du sabre.

3. Quand vous ne faites pas un travail à la commande dans lequel le client a probablement certaines exigences, d’où vous vient votre inspiration et/ou sur quelle base décidez-vous des matériaux que vous allez utiliser, du style, du design, etc, à suivre/utilisé.

L’inspiration, ou l’envie de faire quelque chose en particulier, peuvent venir de n’importe où. Lorsque l’on est en train de travailler, chaque idée donne naissance à une multitude d’autres nouvelles idées. L’astuce est de choisir les idées qui me permettront d’exprimer quelque chose qui touche ou qui permettront de mieux me connecter avec les’autres, mon public, si vous préférez.

Parfois, ce sera un vieux morceau, un tsuba, ou même une autre œuvre d’art japonaise. Je suis attiré par les textures et les tons de couleur, je « transfert » donc souvent des dessins ou des compositions d’un support vers du métal. Quand je termine, c’est quelque chose de complètement nouveau qui nait. Je pense que c’est la façon de faire de la plupart des artistes, nous absorbons tout, les choses restent en gestation puis on leur donne naissance lentement en fonction de nos propres sensibilités et capacités. Cela aide beaucoup d’avoir une bonne mémoire visuelle et une capacité à synthétiser. Parler couramment le langage esthétique avec lequel vous travaillez (dans mon cas la tradition japonaise) est vital si vous espérez pouvoir vous exprimer authentiquement. Cela doit venir de l’intérieur et être « pour de vrai ».

Je suis aussi continuellement inspiré par de beaux vieux exemples de grands maîtres. En ce moment je suis plongé dans la subtilité des bas-reliefs sculptés dans acier. Aucune incrustation, tout simplement en travaillant directement dans le métal et en « peignant » ma composition avec mon ciseau, mon pinceau à métal. Quelques-uns des maîtres de l’école Otsuki et quelques autres sont mes « enseignants » dans ce domaine à l’heure actuelle. Je peux tout simplement me perdre dans l’examen des images de leur travail. Mes yeux sont à la recherche d’indices sur la façon dont ils sculptaient. Et quand je suis au Japon, comme c’était le cas très récemment, je saisis chaque occasion de mettre mes mains et mes yeux sur des travaux de qualité. Cela me fournit toujours beaucoup de matériaux et d’inspiration pour travailler, et j’essaie chaque jour de pratiquer quelque chose avec plus d’assurance.

 

 

4. Dans votre vidéo « Utsushi – à la recherche du tigre de Katsuhira », on vous voit limer le tsuba afin de le rendre parfaitement plat. Pourquoi n’utilisez-vous pas des outils « modernes » pour le faire, est-ce parce que cela ne permettrait pas d’obtenir le même résultat final ? Je veux dire qu’il y a beaucoup des forgerons japonais de nos jours qui s’aident d’un marteau hydraulique pour donner sa forme à la lame.

Ah, oui ! Le dilemme outil électrique/économie de travail. Je pense qu’il y a parfois un malentendu au sujet de mon rejet apparent des outils électriques. Lorsque je choisis de faire les choses à la main, ce n’est pas du tout pour des raisons philosophiques ou idéologiques. Je sais que cela a inspiré beaucoup de gens de me voir faire tout ce travail entièrement à la main, et que pour certains c’était même la confirmation qu’ils avaient raison de vouloir « faire les choses à l’ancienne ». Mais la vérité est que je suis un artisan (ignoront l’aspect artistique pour le moment) tout comme l’étaient mes prédécesseurs.

Tout outil, qu’il s’agisse d’un simple ciseau, d’une perceuse électrique ou de la dernière machine CAD, est évalué sur ses mérites et en termes de ce qu’il peut faire pour moi. J’utilise ma perceuse sur colonne sans arrière-pensée et si j’ai besoin de former des matrices dans l’acier, vous pouvez parier que je vais utiliser ma fidèle meuleuse d’angle. Je ne me fatiguerais pas à utiliser un programme de CAO…

 

Là où je veux en venir, c’est que tous les outils électriques ne peuvent pas être jugés de la même manière. Un forgeron s’aidant d’un marteau électrique ne change pas la façon dont agit le marteau sur le métal, ni la vitesse à laquelle le processus évolue. Tout est encore sous son contrôle, et il peut suivre exactement ce qui se passe sous le marteau.

Ce n’est pas le cas lorsque l’on utilise des micromeules électriques ou de puissants « graveurs manuels ». Quand je suis en train de tailler ou de faire des incrustations ultra-fines, j’ai besoin de savoir que chaque millimètre de mon marteau est complètement sous mon contrôle. Et quand je veux sculpter quelque chose qui évoquera des sentiments, j’ai besoin d’être capable de ressentir très sensiblement l’évolution de mon travail vers mon objectif. La vitesse n’est vraiment pas tout.

5. La question suivante idéale pour suivre serait, est-ce  que les outils et les techniques ont évolué (ont été modernisé ?) tout au long de l’histoire ?

Ford @ work

Ford @ work

Certes, les techniques ont évolué, mais les outils de base sont restés les mêmes depuis quelques bonnes centaines d’années. Le grand mystère est la scie sauteuse. Il est plus que probable que les travailleurs du métal aient utilisé au début une scie à archet avec une « lame » et une certaine forme de grains abrasifs. Pietra Dura  l’artisan italien (mosaïque de pierre) utilise encore cette méthode de nos jours, comme le faisaient les sculpteurs de jade dans la chine antique. À une certaine période, probablement en début de la période Edo, les lames de scie en métal ont été développées. Mais nous n’avons aucune preuve littéraire ou archéologique, ce ne sont donc que des spéculations pour le moment.

Au début de la période Edo, toutes les techniques fondamentales étaient déjà en cours d’utilisation et ce qui suivit fut une évolution et un perfectionnement assez passionnant durant les 260 années suivantes. Les choses sont encore en évolution. Je pourrais même me vanter d’avoir mis au point quelques techniques et « trucs ».

 

 

6. Quel est exactement la fonction du seki-gane se trouvant en haut et en bas du nakago ana ? Vous pouvez trouver beaucoup d’entre eux sans ce…

Les seki-gane sont montés sur un tsuba en fer ou en acier de sorte que la patine du nakago ne soit pas endommagée au contact du tsuba, mais également pour les cas où le nakago est trop petit pour s’ajuster correctement dans l’orifice du tsuba. Ils sont là pour assurer un ajustement adéquat et sécuriser.

7. Lorsque vous envisagez de faire un nouveau tsuba, je suppose que vous avez une image claire du résultat final dans votre tête ? Comment décidez-vous quels matériaux et techniques (choix de l’acier, le cuivre, le mélange, la patine, etc) doivent être utilisés afin d’obtenir le résultat le plus proche de l’image que vous en avez à l’esprit, et est-ce que le résultat réel correspond toujours à ce que vous aviez à l’esprit ?

J’ai généralement une idée assez claire de ce que je veux faire, oui, mais parfois les choses prennent vie d’elles-mêmes et suggèrent de meilleures alternatives. J’essaie de rester attentif à ces conseils. Si je me précipitais avec des outils électriques, je risquerais de manquer ces possibilités.

8. Je sais que vous ne faites pas seulement des tsubas et des tosogu, vous faites également d’autres petits objets d’art. Quelles sont dans votre travail la proportion des commandes et la part des créations totalement personnelle ? Vos clients sont principalement des collectionneurs ou bien les tosogu sont utilisé dans les dojos et pouvez-vous nous donner une idée du cout de ce genre de travail personnalisé ?

Oui, même si à l’heure actuelle la majorité de mon travail est centré sur le sabre, je réalise occasionnellement de petites pièces sculpturales et des netsukes (kagamibuta). Actuellement j’aimerais pouvoir réaliser assez prochainement du travail de sculpture plus abstrait.

Je dirais que même en travaillant à la commande la plupart de ce que je produit est  dirigé par moi-même, jusqu’à un certain point. Même si un client a des idées assez claires à l’esprit, c’est mon travail en tant que professionnel de m’assurer que le résultat soit beaucoup mieux que ce à quoi il aurait pu s’attendre. J’ai un très large éventail de goûts et d’esthétique dans lequel puiser, alors j’essaie de travailler en étroite collaboration avec le client et en utilisant mon intuition de ce qu’il recherche. Ensuite, je peux utiliser mon expérience pour leur offrir quelque chose de plus satisfaisant que ce qu’ils avaient d’abord imaginé. Je vois le service que j’offre comme une partie importante de mon travail d’artisan/artiste.

Je suis également très chanceux, puisque l’on me demande souvent de produire quelque chose suivant les lignes directrices d’un travail déjà réalisé auparavant. La personne apprécie manifestement cette esthétique, la question est juste de pousser ce concept un peu plus loin. Les résultats sont généralement bien accueillis et satisfaisants de cette façon. J’essaie d’éviter de prendre les travaux consistant à faire un simple recopiage d’une vieille pièce ou en dehors de l’aspect esthétique sur lequel est basé mon travail. De cette façon, je suis capable de rester fidèle à ce que je fais.

En ce qui concerne le coût du travail, celui-ci dépend de quelques facteurs. Je ne veux pas réaliser de travaux bon marché, donc tout travail, peu importe le degré de simplicité, bénéficiera d’excellentes réalisations et finitions.   Je peux produire un ensemble très simple, un fuchi/kashira, par exemple, pour environ 700 $. D’un autre coté la production d’un tsuba artistique de grande qualité, coûtera plus de 7000 $, tandis qu’un modèle relativement simple, de type tsuba abstrait, peut-être produit pour 1200 $. Un ensemble typique composé de fuchi/kashira, du tsuba et du menuki destiné à une utilisation en dojo commence aux environs de 6000 $.

 

9. Peut-être que cela m’a échappé, mais je n’ai trouvé aucune lame avec Horimono, de votre main. Cela n’a pas capté votre intérêt, ou est-ce trop différent du travail que vous faites maintenant ?

Non, je n’ai encore pas fait d’horimono. D’ailleurs je ne suis pas sûr que ce format me passionne tant que ça. Peut-être qu’avec des lames non traditionnelles je trouverais un peu plus de liberté. J’ai quelques idées qui circulent dans ma tête, peut-être qu’à un certain moment dans le futur, une collaboration avec un forgeron de l’Ouest pourrait être fructueuse.

 

10. J’ai lu que vous envisagiez de mettre en place un centre d’apprentissage des techniques classiques de métallurgie japonaises, pouvez-vous en dire un peu plus à ce sujet :)

Recevant l'or pour son tsuba dans le Shinsaku du NBSK

Recevant l’or pour son tsuba dans le Shinsaku du NBSK

J’ai atteint un point dans ma carrière où j’ai besoin d’envisager sérieusement de transmettre ce que j’ai réussi à apprendre. Il y a manifestement de grands intérêts dans la tradition, donc je crois qu’il est logique d’essayer de créer une école dédiée à ce travail. En outre, mon maître, Izumi Koshiro Sensei, m’a officiellement désigné comme son successeur et m’a donné la permission d’appeler ce que j’enseigne Izumi Ryu. C’est important, car c’est peut-être la première fois en plus de 100 ans, et cela signifie que nous pouvons présenter un programme complet comprenant les techniques et les processus. Beaucoup de choses ont dû être redéveloppées et documentées, mon travail dans la restauration a été extrêmement utile à cet égard, et on peut maintenant compter sur une base de connaissances très complète. Bien sûr il y a toujours plus à apprendre et à découvrir, et chaque semaine apporte son lot de nouvelles idées, de sorte que plus tôt j’arriverai à transmettre mon savoir mieux ça sera.

Nous espérons être en mesure de retourner en Angleterre l’année prochaine, et voir comment mettre en place une petite académie. Il serait agréable d’être en mesure d’offrir des cours tout au long de la semaine, des mois, de façon intensive peut-être même prendre quelques apprentis sur le long terme. Je pourrai le faire avec de l’aide.

 

Video : “Utsushi – in search of Katsuhira’s tiger”

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