Voilà pourquoi tenir un magasin de sabres japonais n’est pas toujours aussi cool que vous pourriez le penser…

Quand je dis aux gens en quoi consiste mon travail, la plupart d’entre eux pensent que c’est génial… Et en particulier les fans de sabre :)

Mais comme pour toutes les choses dans la vie, rien ne se passe jamais vraiment comme vous l’aviez prévu.

Et puisque je ne pouvais trouver aucune satisfaction dans la simple revente de sabres de grandes marques, et que j’ai toujours aimé « faire les choses à ma façon », travailler directement avec les forges chinoises était la seule option qui me restait. Et même si cette option est la plus facile, elle peut de temps à autre devenir très pénible…

Aujourd’hui, je veux partager avec vous « l’histoire de Konron », pour vous montrer que ce travail n’est pas toujours aussi formidable que vous pourriez le penser.

J’ai commencé mon activité en 2002, et j’ai depuis vécu beaucoup d’histoires et même si celle-ci date de 2009, je m’en souviens encore très bien… Particulièrement parce que j’ai presque fait faillite à cause d’elle…

Voici l’histoire…

Revenons en 2007, j’étais entré en contact avec un dénommé « Kevin », qui était le propriétaire (prendre « propriétaire » avec des pincettes, car j’ai encore du mal à comprendre cela) d’une assez petite forge.

Après quelques conversations, durant lesquelles il a montré une certaine connaissance (du moins plus que la plupart des gens dans d’autres forges chinoises) des sabres japonais et de la façon dont ils sont fabriqués, j’ai accepté d’acheter quelques échantillons, pour voir ce qu’il était en mesure de produire.

L’un d’eux était en acier 9260 entièrement trempé, et le second était différentiellement trempé, dans un acier 1070 ou T10 je ne me rappelle pas vraiment, mais j’ai encore chacun d’entre eux ici avec moi :)

J’ai retrouvé une vidéo de celui en acier 9260 :

J’ai été très surpris par la qualité et la durabilité de chacun d’entre eux compte tenu du prix que j’avais payé. Celle ayant reçu une trempe différentielle a même été dotée d’un hamon, assez inhabituel mais accrocheur si l’on peut dire.

Très inhabituel n’est-ce pas ?

Pour faire court, je venais de trouver un nouveau fournisseur :)

tout se passait si bien que durant l’été 2008, nous avons évoqué la possibilité d’offrir aux clients la possibilité de créer leur propre sabre en choisissant l’acier, l’hamon, les accessoires, la combinaison de couleurs, etc.

L’affaire semblait gérable et nous avons lancé notre nouveau projet en novembre. En peu de temps nous avons recueilli environ 10-12 commandes et nous avons clôturé la première fournée afin de voir comment cela allait se passer en termes de délai de livraison, etc.

Tout s’est très bien passé quand nous avons commencé à travailler ensemble, et cela semblait être le commencement d’une longue et mutuellement bénéfique collaboration pour chacun d’entre nous…

Au début de 2009, les choses ont commencé à aller mal. Une nouvelle commande de 50 à 60 sabres était censée quitter la forge début janvier, mais comme d’habitude, il est très difficile de compter sur les forges chinoises pour la ponctualité.

Les sabres n’étaient pas prêts parce que la société japonaise qui livrait les garnitures (plus tard, j’ai compris qu’elle n’était pas japonaise…) avait 3 semaines de retard et les sabres n’ont donc pas pu être montés.

Pour couronner le tout, le Nouvel An chinois frappait à la porte, et ça, ce n’est pas rien en Chine, car vous ne trouverez personne qui pense à travailler pendant ces 2 semaines.

Quoi qu’il en soit, pour faire court, les sabres n’ont quitté la forge que 2-3 semaines après que le travail ait recommencé, et ils se dirigeaient (courant mars) vers les douanes de Shanghai.

Deux semaines après l’envoi, Kevin m’a appelé pour me dire que le lot était toujours bloqué aux douanes, et qu’ils n’avaient pas l’intention de le laisser passer si nous ne payons pas une somme d’argent supplémentaire (dessous de table).

Après avoir appris ce qu’ils voulaient me faire payer (environ 1000 euros), je n’ai pas essayé de négocier ça étant donné que les sabres étaient stockés dans de très mauvaises conditions, et qu’il y avait un très grand risque que les sabres soient déjà rouillés, et qu’ils soient devenus inutilisables pour moi.

J’ai donc proposé à la forge de commencer à travailler sur un nouveau lot, au cas où nous n’arriverions pas à obtenir la sortie des douanes dans les 2 prochaines semaines. Kevin a accepté et m’a assuré qu’il ferait tout pour que le nouveau lot soit prêt le plus tôt possible, afin d’éviter un grand retard.

Note : Maintenant, je doute même que ces sabres n’aient jamais atteint les douanes…

Outre ces problèmes, Kevin m’a appelé pour me dire que son « ordinateur était mort » et que nous ne pourrions pas avoir de contacts électroniques pendant un certain temps. Ce qui est vraiment pénible quand vous travaillez avec des designs de sabre et qu’un grand nombre de photos et d’échantillons de toutes sortes doivent être échangés par mail…

C’est la vie et on ne peut rien y changer (une fois de plus) et je ne pouvais rien faire pour changer ça. Je trouvais tout de même bizarre qu’il ne puisse pas obtenir un autre ordinateur…

En plus de cela, il m’a annoncé que sa femme était très malade, qu’elle était à l’hôpital et que sa situation n’était pas bonne du tout. Il n’avait pas le temps de dépenser beaucoup d’énergie à la forge (lire aucune), et qu’il passait tout son temps à l’hôpital…

Waaw… Ce gars était vraiment malchanceux : sa /notre livraison est restée coincée à la douane, son ordinateur est mort et sa femme est à l’hôpital !

En juin les choses ont commencé à bouger à nouveau, et il m’a de nouveau annoncé que les lames étaient prêtes, mais que les japonais (encore eux) avaient un grand retard dans la livraison de leurs garnitures.

En attendant, son ami a été atteint d’un cancer, il a eu une mauvaise livraison d’acier et tous les sabres personnalisés qu’il a produit étaient impossibles à vendre, lui et sa femme ont été attaqués par un chien et sa main a été durement touchée ainsi que quelques autres anecdotes très créatives.

J’ai été très patient et compréhensif (bien que je pensais que ce gars était certainement l’homme le plus malchanceux de la planète !) Et comme cela faisait deux ans que nous étions en affaires et que j’avais investi beaucoup de temps, d’énergie et d’argent dans ce projet, je considérais que cela aurait été du gaspillage de simplement abandonner et recommencer avec une autre forge.

Mais en octobre je commençais vraiment à être fatigué, et au-dessus de tous les problèmes passés ce qui manquait le plus était une communication bonne et rapide avec Kevin.

Fin octobre, j’ai perdu tout contact avec lui, malgré avoir tout essayé, je n’arrivais plus à mettre la main sur lui. J’ai alors appelé un ami chinois et je lui ai demandé d’aller là-bas pour voir ce qui s’y passait.

À son arrivée (ça a pris 3-4 jours à mon ami pour réaliser ce voyage), il n’y avait presque personne là-bas… La seule personne qu’il a pu trouver a dit à mon ami que « Kevin était très malade et qu’il séjourne actuellement dans un hôpital, se trouvant dans une autre province ». Super !

On pouvait tout recommencer parce que personne ne savait dans quel hôpital…

Je suis devenu très nerveux (vraiment), parce que les personnes qui m’avaient commandé leur sabre personnalisé m’avaient déjà payé la moitié de l’argent, et j’avais payé à Kevin une bonne somme d’argent en décembre 2008 pour qu’il commence à travailler sur les commandes. Cela faisait 10 mois que j’attendais maintenant, je n’avais pas vu venir un seul sabre et Kevin avait disparu de la planète…

Pour la première fois de ma vie, j’ai eu quelques nuits d’insomnie…

Je ne m’inquiétais pas vraiment pour l’argent au premier abord, j’étais surtout très préoccupé pour les personnes ayant commandé un sabre personnalisé. Comment pourrais-je leur expliquer ça ? Surtout à cette personne en France qui m’avait envoyé un tsuba antique, ayant une grande valeur sentimentale pour lui, et je lui avais assuré qu’il n’avait aucune crainte à avoir quant à l’envoyer dans une forge en Chine… Comme j’avais tort !

Il fallait que j’agisse, j’ai donc lancé une opération de secours 911(urgences). J’ai demandé à mon ami de trouver un avocat, car je sentais que c’était la seule issue qui me restait. Après avoir embauché deux avocats, la « chasse au Kevin » a commencé et finalement, il fut intercepté par surprise dans sa chambre à la mi-novembre.

Il a fourni une avalanche de nouvelles excuses à mes avocats pour justifier des raisons pour lesquelles il n’avait pas pu faire la livraison, et certaines de ces raisons étaient tout simplement trop hilarantes. Mince ce gars a tellement d’imagination qu’il serait l’homme parfait pour travailler sur un scénario de film.

Je vais juste vous rapporter une de ses excuses pour que vous vous fassiez une idée.

Un jour, mes avocats et Kevin ont convenu qu’il (Kevin) leur enverrait un fichier par e-mail, un jour donné. Ce jour-là, aucun fichier n’est arrivé au bureau des avocats, et le lendemain ils l’ont appelé pour lui demander où était le fichier.

Telle fut sa réponse : « Je suis désolé, mais je n’ai pas pu vous envoyer le fichier parce que mon chat a coupé le câble d’alimentation de mon ordinateur et je n’ai donc pas pu utiliser mon ordinateur… »

Fantastique…

Donc, après m’avoir fait perdre mon temps et celui de mes clients pendant un an, en prenant mon énergie, mon argent et en me causant une grosse perte de chiffre d’affaires (le dernier lot de 40 sabres est arrivé en novembre 2008 et il a été vendu en moins de 10 jours… essayez d’imaginer ce que j’ai pu perdre sur plus de 10 mois…) l’aventure de Konron a pris fin.

Mes avocats ont pu récupérer un peu d’argent de sa part, et Dieu merci le tsuba antique également, mais j’ai subi une grosse perte de $ $ $ (et la confiance de mes clients) et j’étais dans l’incertitude de savoir si je pourrais gérer et maintenir ce business en vie.

Mais, il y a le Yin et le Yang et heureusement pour moi, j’ai été capable de survivre à cette mauvaise aventure grâce à ma nouvelle coopération avec Zhui Feng.

J’avais déjà travaillé avec eux par le passé en 2004-2005, mais je considérais que leurs prix étaient trop élevés, et que je ne pouvais pas continuer à collaborer avec eux si je voulais être compétitif vis-à-vis de marques telles que Cheness, Hanwei, etc.

Aujourd’hui, quelques années plus tard, je suis devenu un peu plus intelligent (enfin !) et j’ai réalisé que je n’avais pas à suivre la voie de Cheness, Hanwei ou de n’importe quelles autres sociétés, ni à jouer au jeu de celui qui fera le « prix le moins cher »….

Il était temps que je suive ma propre voie…

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